Louna Hamames-Moallic a découvert les sélections nationales avec l’Algérie en 2025. Photo Maxime Curnillon / Spot Gym

[EDITO] Il y a des choix qui font débat. Et dans la gymnastique française, celui de changer de nationalité sportive en fait partie.

Très souvent, les mêmes réactions reviennent. Incompréhension. Critiques. Accusations. Certains allant jusqu’à qualifier les gymnastes de profiteurs ou de profiteuses, avec dans certains cas des relents de racisme. Comme si représenter un autre pays revenait à tourner le dos à la France. Comme s’ils exploitaient un système pour finalement s’en détourner lorsque cela les arrangeait.

Mais est-ce vraiment si simple ? La réalité ne serait-elle finalement pas tout autre ? Et si derrière ces décisions, on mettait plutôt plus en avant les parcours, les trajectoires, avec souvent la même évidence : celle d’un chemin qui finit par être bloqué en France.

La gymnastique française est dense, extrêmement dense. Le niveau y est élevé, la concurrence féroce, les places rares. Très rares. Et pour beaucoup de gymnastes, malgré des années de travail, malgré un investissement total, l’accès aux grandes compétitions internationales reste hors de portée par rapport à d’autres où les résultats sont meilleurs.

Alors forcément, une question, légitime, finit par se poser : faut-il s’arrêter là ? Ou plutôt essayer de tenter autre chose ? Dans ces contextes, pour celles et ceux qui possèdent une double nationalité, une porte s’ouvre. Celle de représenter un autre pays. Souvent un pays d’origine. Un pays familial. Un pays qui fait partie d’elles. Partie d’eux.

Ce n’est pas renier la France, non, c’est refuser de renoncer à son rêve. Car on parle ici de jeunes athlètes qui s’entraînent entre 25 et 30 heures par semaine, tout en poursuivant leurs études en parallèle. Dans un sport peu médiatisé, non professionnel, et qui rapporte peu, voire rien. Des années d’efforts, de sacrifices, pour une carrière courte, incertaine, fragile.

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Alors oui, quand une opportunité internationale se présente, elle compte. Elle compte énormément même. Elle redonne du sens à l’entraînement. Elle offre une perspective. Elle permet simplement de vivre ce pour quoi ces gymnastes travaillent depuis l’enfance : la compétition, le haut niveau, l’émotion du maillot, la fierté d’évoluer à l’international.

Combien de gymnastes ont fini à un moment donné par être lassé.e.s de s’entraîner pour participer à une ou deux compétitions dans l’année et par jeter l’éponge par manque de sorties internationales ? Combien de gymnastes ont fini par être écarté.e.s du circuit par manque de résultats ? Des arrêts prématurés qui brisent des parcours et mettent fin à des rêves parfois bien trop tôt, pourtant, et bien que cela puisse être un déchirement, il n’est malheureusement pas possible de garder tout le monde et des choix doivent être faits. Alors lorsqu’une alternative existe, pourquoi s’en priver ? Surtout lorsque les entraîneurs, les clubs eux-mêmes, soutiennent ces initiatives ? 

Car contrairement à certaines idées reçues, ces choix ne coupent pas les liens avec la France. Bien au contraire. Ces gymnastes continuent de s’entraîner dans leurs clubs français. Ils paient leur cotisation, comme tous les autres. Ils s’investissent dans la vie du club. Ils apportent une certaine lumière, une reconnaissance à leur club. Ils encadrent parfois même les plus jeunes. Ils contribuent à la dynamique collective.  Ils font vivre la gymnastique française, au quotidien, dans ces salles d’entraînement qui sont pour eux, comme une deuxième maison.

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Wallys Khiri en est un exemple parfait. Formé et toujours licencié à Tomblaine, il évolue désormais sous les couleurs du Maroc à l’international. Il reste aujourd’hui l’un des piliers du club. Un leader. Un grand frère. Un gymnaste impliqué dans un projet ambitieux : celui de faire monter son équipe en Top 12 dans les prochaines années. Changer de drapeau et représenter le Maroc a l’international n’a rien changé à cela.

Et puis ces changements ne profitent pas qu’aux athlètes. Dans leur pays d’origine, ils participent aussi au développement de la discipline. Ils apportent de l’expérience, de l’exigence, de la visibilité. Ils tirent le niveau vers le haut et inspirent une nouvelle génération. L’exemple de Kaylia Nemour est l’un des plus parlants. En choisissant de représenter l’Algérie, elle a non seulement poursuivi sa progression au plus haut-niveau, mais elle a aussi contribué à mettre en lumière la gymnastique dans son pays. Même si aujourd’hui, la discipline peine encore à s’y structurer durablement, faute d’un vivier assez large pour faire émerger une sélection nationale compétitive. Mais non, ces gymnastes ne prennent la place de personne. Elles s’inscrivent dans un espace à construire, elles ouvrent la voie, avec l’espoir que d’autres, demain, marcheront dans leurs pas. Mais rien ne se construit en un jour.

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Alors non, ces gymnastes ne sont pas des profiteurs d’un système. Ils sont simplement des athlètes qui cherchent à poursuivre leur quête de performance. De haut-niveau. De reconnaissance. Et dans un sport où les carrières sont courtes, où les opportunités sont rares, où la reconnaissance est limitée, faut-il vraiment leur reprocher d’avoir trouvé un autre chemin ? Ou faut-il, au contraire, saluer leur capacité à s’adapter, à rebondir, à continuer d’avancer ?

Car au fond, c’est bien de cela qu’il s’agit. Non pas d’un abandon, mais d’une continuité. Et peut-être même, d’une autre manière de faire rayonner, à leur échelle, la gymnastique française et la qualité de sa formation.